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Bex – Nice: quelques rencontres

Cédric Cossy
La Nation n° 2291 31 octobre 2025

Mon épouse et moi n’avons jamais envisagé le parcours du GR5 (voir La Nation 2289 du 3 octobre 2025) comme un défi. Nous aimons la marche et voulions savourer l’itinéraire dans des paysages inconnus.

Sur ces hauteurs, la solitude n’existe pas.

A peine montés cent mètres au-dessus de Monthey, nous croisons un ami choriste et son épouse, qui s’étonnent de la destination de notre «balade». Nous les retrouvons six semaines plus tard à un des concerts matinaux de la Schubertiade.

L’hôtel retenu à Samoëns est un établissement familial. Le confort et l’accueil ont heureusement progressé depuis les Voyages en zig-zag de Toepffer. Les tenanciers dînent – parlons français – avec des amis à la table d’à côté, tout en gardant un œil sur le service. Nous retrouvons madame à la table du petit-déjeuner, gourmandant ses petits-enfants qui ne disent pas bonjour. Elle interroge ses pensionnaires sur leurs projets de la journée, les conseille et les encourage.

Sur le tracé commun au Tour du Mont-Blanc, nous sommes encolonnés parmi des milliers de touristes cosmopolites, groupes aux pèlerines uniformes guidés par des accompagnateurs blasés. Les anglophones avec qui nous partageons le gîte des Houches sont bruyants et sans égard: la table du petit-déjeuner est un champ de bataille. Nous conversons dans le brouhaha avec un guide: il se plaint du recul glaciaire et des prix d’hébergement (surtout en Suisse), se vantant d’organiser pour trois fois rien des expéditions de ski héliporté au Kirghizistan. Il ignore notre remarque sur la possible relation entre ses vols touristiques vers l’Asie et la disparition des glaciers chamoniards.

Sur ce tronçon, nous sommes sans cesse dépassés par de véloces coureurs de trail, en tenue légère malgré le vent, la pluie et la boue. Aux Contamines, un couple adepte de la discipline essaie, sans succès, de nous convaincre de la fierté de courir l’Ultra Trail du Mont Blanc (175 km / 10’000 m de montée / 33% d’abandon).

Nous nous retrouvons seuls en bifurquant vers le Beaufortin. Un berger croisé à Roselend nous explique la particularité des vaches Tarines et des moutons Thônes et Marthod, particulièrement résistants aux fortes amplitudes thermiques: leurs sabots, muqueuses et extrémités sombres les protègent du soleil.

Nous séjournons deux nuits en chambre d’hôtes à l’entrée de la Vanoise. Les propriétaires sont les anciens gardiens du gîte local. Les délicieux repas que madame nous apprête, tout en s’occupant de ses petits neveux, font honneur aux produits de son jardin et aux petits fruits cueillis alentours. Monsieur nous propose des variantes pour l’étape du lendemain. Les temps de marche qu’il indique s’avèrent réservés aux chamois.

Au sud de Tignes, nous secourons une dame et sa fille de huit ans. Le col élevé, gravi la veille par beau temps, s’avère infranchissable avec le froid et les précipitations survenus durant la nuit. La demoiselle, mal équipée et frigorifiée, ne peut plus avancer. Nous la réchauffons tant bien que mal et les accompagnons au refuge le plus proche.

Nous croisons le lendemain un berger portant avec peine une brebis malade, récupérée à plus d’une heure de la bergerie. Son diagnostic est très pessimiste, mais il exprime son attachement à chacune de ses bêtes, ne s’imaginant les abandonner aux vautours fauves. Cette rencontre m’émeut, moi qui n’ai emporté qu’un Nouveau Testament comme lecture de voyage.

Nous partageons la table du soir avec deux pétillants octogénaires en balade. Anciens alpinistes chevronnés, ils racontent avec humilité et bonne humeur leurs ascensions et la rusticité des premiers hébergements dans le massif. Aurons-nous encore leur dynamisme dans vingt ans?

Nous cheminons brièvement avec un Tavannois établi à Paris. Il a étudié à Lausanne, chanté avec Corboz et a depuis peu rejoint le chœur de la Philharmonie de Paris. Après vingt ans passés dans l’Hexagone il a entrepris en 2022 les démarches pour obtenir, sa famille et lui, la nationalité française. Il nous relate un curieux examen où la moralité catholique domine clairement les valeurs républicaines. Il est patient: la procédure devrait prendre encore un à deux ans pour aboutir…

Deux Marseillais passionnés (avé l’acceng) nous apprennent que le Comté de Nice abrite 85% des espèces de papillons recensées en France. Ils effectuent chaque week-end des comptages et expliquent ne pas signaler les espèces rares sur les recensements en libre accès, afin d’éviter que les collectionneurs ne viennent «pour les mettre dans des boîtes».

A deux jours de Nice, nous logeons dans un b&b tenu par un couple russe, arrivé il y a douze ans de Saint-Petersbourg. Nous montrons de l’intérêt pour visiter cette ville, ce qu’il nous déconseille vigoureusement. Poutine n’a pas que des amis.

Ils ont acheté la propriété en friche pour trois fois rien, rénovant la bergerie qui nous accueille et réhabilitant les terrasses alentours avec des oliviers et des arbres fruitiers. Toutes les bâtisses abandonnées du village ont, nous disent-ils, trouvé nouveaux propriétaires durant la période Covid: rejoindre sa résidence secondaire était pour les citadins français un des seuls moyens d’échapper au confinement.

Nous rencontrons beaucoup de randonneurs solitaires. Tous semblent poursuivre une quête personnelle: nouveau départ après une rupture, suggérée au tournant de la discussion, rencontre d’autre passionnés de rando pour quelques solitaires de la vie, défi physique personnel pour ceux qui sentent fort sous leurs sacs grands comme des armoires. Le discours intarissable du jeune Malouin rabattu par l’orage dans notre gîte montre leur fort besoin de contact.

Ma plus belle rencontre m’accompagne depuis vingt-huit ans: mon épouse et moi avions alors cheminé en amoureux, sac au dos, entre Glaris, Schwytz, les Grisons et Uri. En partageant effort et émotions sur le GR5, nous avons retrouvé, nos enfants maintenant adultes, la liberté des débuts.

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