Histoire des Treize ou le génie de Balzac
Histoire des Treize1 fait partie des Scènes de la vie parisienne de La Comédie humaine. Il comporte trois romans en somme assez courts, à savoir Ferragus, chef des Dévorants (1833), La duchesse de Langeais (1834) et la Fille aux yeux d’or (1835).
Comme le précise Balzac dans sa préface à Ferragus, les Treize, ce sont treize hommes, «fidèles à la même pensée, assez probes entre eux pour ne pas se trahir», unis par des «liens sacrés», «assez forts pour se mettre au-dessus de toutes les lois», «des hommes criminels mais remarquables par leurs qualités». Les membres de cette société secrète font partie de l’élite de la Restauration, époque à laquelle se situent les trois romans. Balzac décrit cette élite dans La Fille aux yeux d’or: «A des contradictions morales, ils opposent non pas le plaisir, mais la débauche, débauche secrète, effrayante, car ils peuvent disposer de tout, et font la morale de la société. Leur stupidité réelle se cache sous une science spéciale. Ils savent leur métier, mais ils ignorent tout ce qui n’en est pas. Alors, pour sauver leur amour-propre, ils mettent tout en question, critiquent à tort et à travers, noient leur esprit dans leurs interminables discussions. Presque tous adoptent commodément les préjugés sociaux, littéraires ou politiques pour se dispenser d’avoir une opinion.»
Blaise Pascal écrit dans les Pensées: «Une ville, une campagne, de loin est une ville et une campagne; mais, à mesure qu’on s’approche, ce sont des maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis, des jambes de fourmis, à l’infini.»
Ce mouvement allant du général au particulier, ou l’inverse, résume à merveille l’art de Balzac. Tous ceux qui pensent que les digressions y sont inutiles n’ont pas compris son œuvre. Ce sont précisément les digressions qui font comprendre en profondeur l’avancée de l’action dans l’accomplissement de sa dynamique, et qui lient entre elles les forces de l’ordre, du désordre et de la conspiration.
Balzac nous brosse le tableau de l’ensemble. C’est le portrait largement polémique d’une société, celle de Paris en l’occurrence, c’est la description des gens du peuple et des milieux sociaux. De ce tableau général fait de conformisme, de vanité, d’avidité et de bêtise, il extrait des êtres uniques, de vrais personnages qui ne sont pas uniquement censés représenter un milieu donné. Balzac ne s’intéresse pas aux archétypes. Il n’est pas sociologue. Portés par des sentiments élevés et nobles ou au contraire capables des bassesses les plus odieuses, ses personnages excèdent les limites de la société dans laquelle ils agissent. Balzac nous donne la société et l’être unique. Ce qui l’intéresse en premier lieu, c’est moins l’homme social et l’homme politique que l’homme intime et moral. Ce sont les êtres dans leur destin individuel.
Histoire des Treize explore les passions et les obsessions de l’homme intime et moral. Ces romans racontent trois histoires autonomes avec des personnages principaux à chaque fois différents, bien que liés secrètement par la Société des Treize. Ce sont comme en musique des variations sur le même thème: la passion amoureuse.
Dans Ferragus, cette passion est aveugle, unilatérale et mortelle. Dès lors qu’Auguste de Maulincour désire une femme mariée qu’il soupçonne de tromper son mari, il est face à des ennemis secrets. Sa passion est sans issue et se brise contre l’amour conjugal et contre l’amour paternel.
Dans La Duchesse de Langeais, la passion du marquis de Montriveau est réciproque, mais impossible à cause du despotisme du marquis, de sa jalousie et de sa violence. Quand l’amour véritable devient enfin possible, il est déjà trop tard. C’est une histoire de rendez-vous manqués.
Dans La Fille aux yeux d’Or, la passion amoureuse devient stratagème et subterfuge afin d’abuser d’un homme pour satisfaire à des perversités sensuelles. La volupté mène ici à la férocité. Quand Henri de Marsay se rend compte de la machination dont il est la victime, il est trop tard. La folie meurtrière est déjà enclenchée.
A rebours de la transparence, chère aux moralisateurs d’aujourd’hui, les romans de Balzac font régner l’opacité. Quelqu’un est toujours le jouet de quelqu’un. C’est le monde des masques, des secrets et des intrigues jamais complètement élucidés. La Fille aux yeux d’or met particulièrement bien à profit ce principe romanesque.
Dans ces trois romans, Balzac ne porte aucun jugement sur ces personnages qui ne sont pas des porteurs de messages. Au contraire, il nous dépeint l’homme tel qu’il est: noble ou vil, subtil, complexe, intelligent ou stupide, dans le bien comme dans le mal. Le vice mène à un autre vice, le désir de posséder l’autre mène à la mort dans un cercle infernal de cause et d’effet.
C’est à chaque fois l’excès des désirs et leur côté illicite qui déclenchent la tragédie, l’idée donc de désirer la femme qu’on n’est pas en droit de posséder. La bataille des intérêts et des passions parisiennes, cette bataille permanente de «l’or et [du] plaisir» reflète chez Balzac les mœurs dépravées, l’égoïsme, l’avidité et cela jusque dans les physionomies des gens et dans la laideur de la ville, de sorte que les sentiments vrais et sublimes y sont aussi rares qu’un diamant tiré du limon, et c’est pour cette raison qu’ils brillent d’autant plus.
Balzac sonde les vices et les mensonges de la société comme aucun autre écrivain pour les opposer aux joies de l’homme solitaire. Ayant renoncé à la société, celui-ci se consacre à l’art, à la religion ou au crime. Ce sont là les trois seules issues à qui veut renoncer à la société.
Notes:
1 Balzac, Histoire des Treize, Book on Demand, Paris, 2020.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Le service citoyen dévalorise la défense nationale – Editorial, Félicien Monnier
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