Guerres en Europe
Les récentes émeutes de Lausanne rappellent que nous ne sommes pas à l’abri des troubles civils que connaissent nos voisins avec une régularité devenue banale. A contre-courant de l’analyse officielle, des auteurs comme Eric Werner et Bernard Wicht alertent depuis des années sur les risques qu’amène la désintégration du tissu social. Dans son dernier ouvrage paru au début de l’été, Guerre en Europe, Gangs contre milices privées, Bernard Wicht développe ses réflexions à la lumière des évènements récents1.
Il s’inscrit en faux contre la doctrine officielle qui désigne un ennemi étatique (lointain) et clame le retour de la «guerre de haute intensité». Pour lui, l’ennemi est chez nous et nous sommes entrés dans l’ère de la «guerre sans Etat», dans laquelle celui-ci sera dépassé par une réalité à laquelle il ne s’est pas préparé. Dans ce cas, l’Etat est relégué au rang de pompier permanent. De son côté, l’individu menacé devient le sujet de la guerre et tend à se réunir pour faire face aux unités paramilitaires qui se sont constituées. Les forces morales (foi, idéologies et attachement à la terre), comme les intérêts locaux, voire privés, prennent le dessus sur toute autre considération.
De fait, lors d’émeutes comme celle de Lausanne en 2025, s’établit une zone grise entre criminalité et guerre: jusqu’à quel point la police est-elle équipée pour faire face? En France, les CRS sont des unités spécialisées de la police, mais ils sont parfois soutenus par la gendarmerie mobile, unité militaire sous tutelle du ministère de l’intérieur. La multiplication de ce type d’incidents constituerait-elle déjà un début de guerre civile?
A la suite de nombreux auteurs référencés, Bernard Wicht identifie le développement de trois types d’acteurs dans nos sociétés européennes: les «prédateurs des marges violentes», les «citoyens en révolte» et «une nébuleuse de groupes armés à la fois mercenaires et religieusement orientés». Ceux-ci se développent, souvent à l’insu de l’Etat, pour former une «réalité informe, juridiquement peu visible et difficilement saisissable». Plus loin, il oppose les «prédateurs» aux «producteurs», ces derniers constituant une «masse désarmée», car le citoyen n’est souvent plus soldat, mais simple contribuable.
Très pertinemment, l’auteur rappelle que la guerre n’est pas une activité extérieure, en voie de formation et propre aux Etats, mais bien un «processus social, un phénomène humain global». La guerre ne commence pas d’un jour à l’autre, mais se prépare en sourdine lorsque les maillons d’un ensemble social se défont. De latent, le conflit devient ouvert, avant de glisser vers la violence.
Il reprend de Joseph Tainter l’idée qu’une société atteint un taux de saturation en fonction de sa complexité et qu’alors une succession de crises peut provoquer son effondrement («rupture»). C’est alors «le retour du guerrier» et la mise en valeur des prédispositions sociales et morales – on aurait envie de dire physiques – pour faire la guerre. C’est aussi «l’essor du mercenariat anarchique», car la guerre par procuration est devenue la façon d’opérer dans l’hémisphère Nord. On en revient à une «situation néo-médiévale», dans laquelle celui qui veut défendre sa terre incarne le partisan de Carl Schmitt. C’est le modèle de l’autodéfense2: on construit sa «motte castrale» pour se protéger, tandis que l’autre («Big Other») se barricade à son tour dans des quartiers de ville.
A contrario, une guerre mondiale semble improbable, faute de combattants et de moyens. Pour l’auteur, «les Etats européens ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes et leurs armées régulières manquent de tout et surtout d’effectifs suffisants».
De fait, dans la Suisse de 2024, 19% des aptes au service choisissaient la protection civile, alors que plus de 20% du bassin de recrutement était jugé inapte; un tiers de la population masculine ne sert donc pas au sein de l’armée. Quant aux femmes, elles ne représentent que 1,6% des effectifs malgré des campagnes de recrutement appuyées3. Ce problème est encore amplifié dans les armées professionnelles, qui peinent à recruter, mais aussi à retenir leurs troupes4.
Les nombreuses références académiques et certains raccourcis didactiques pourraient laisser penser que l’auteur s’égare dans un monde parallèle. Pourtant, ce que Bernard Wicht décrit fait écho à l’actualité: les émeutiers d’aujourd’hui ne seraient-ils pas les bandes armées de demain? Les thèses avancées ont pour le moins le mérite de compléter le discours officiel et de stimuler la réflexion.
Quoi qu’il en soit, le soutien massif aux posts en faveur de la police lausannoise sur les réseaux sociaux indique que ces sujets préoccupent nos concitoyens. Ceux-ci ne pourront pas durablement ignorer dans les urnes le paradoxe du laxisme politique face à la violence de nos rues, alors que le pays se réarme pour faire face à une éventuelle menace extérieure.
Notes:
1 Bernard Wicht, Guerre en Europe, Gangs contre milices privées, Jean-Cyrille Godefroy, 2025, 125 pages.
2 Eric Werner, Légitimité de l’autodéfense, Quand a-t-on le droit de prendre les armes?, Xenia Editions, 2019. Prendre le maquis avec Ernst Jünger: La liberté à l'ère de l'Etat total, La Nouvelle librairie, 2023.
3 https://www.egalite2030.ch/fr/1.1.6.1
4 https://www.opex360.com/2024/11/22/selon-le-senat-les-non-renouvellements-de-contrats-a-linitiative-des-militaires-ont-augmente-de-70-depuis-2018/ pour la France et https://www.ft.com/content/d576d67b-760b-49df-ad42-6835795f43fe pour l’Allemagne.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Le service citoyen dévalorise la défense nationale – Editorial, Félicien Monnier
- 200 ans de tir associatif dans le Canton de Vaud – Jean-François Pasche
- Henri Roorda: un esprit excentrique, lucide et nécessaire – Vincent Hort
- Histoire des Treize ou le génie de Balzac – Lars Klawonn
- Cérémonie à la Cathédrale – Lionel Hort
- Une cathédrale littéraire – Olivier Klunge
- Imposition individuelle: on votera bientôt! – Jean-Hugues Busslinger
- La Pologne rêvée à l’Hermitage – Pierre-Gabriel Bieri
- Bex – Nice: quelques rencontres – Cédric Cossy
- Pour un corps électoral capable de discernement – Quentin Monnerat
- Louvre-tout – Le Coin du Ronchon
