D'une unité nationale à l'autre
Il faut du temps et un grand nombre de constats convergents pour se rendre compte que l’unité nationale se défait, que les usages s’émoussent, que les individus s’isolent et se replient sur eux-mêmes. La machine politique et sociale est si vaste et complexe, même celle d’un petit pays, qu’elle peut presque indéfiniment sauver les apparences. Mais il se peut aussi que, les barbares se pressant à nos portes, l’insécurité menaçant dans nos rues, le pétrole faisant défaut et les drones persillant notre zénith, le souvenir d’une lointaine appartenance commune nous inspire une réaction vitale.
D’un coup, nous voulons nous réapproprier notre identité collective, être chez nous, profiter de la force du groupe, voire y contribuer. Nous voulons continuer ou recommencer d’être nous-mêmes. Les appels à l’unité nationale, renvoyant à des souvenirs pas si lointains, trouvent alors une oreille complaisante.
L’unité nationale à laquelle notre mémoire nous renvoie est composée de sous-unités de tout genre. Familiales, communales ou professionnelles, elles sont autonomes dans leur ordre. Elles n’en sont pas moins reliées entre elles de mille manières, se soutiennent et se valident les unes les autres. Elles protègent l’individu et lui servent de tampon dans ses relations avec le pouvoir. Elles constituent, sous l’égide de l’autorité, cette communauté supérieure qu’on qualifie de «politique». Le rôle de l’autorité est de les protéger, de laisser les libertés personnelles s’y déployer, d’empêcher l’apparition d’ «Etats dans l’Etat», de maîtriser les excès de sa propre administration, bref, d’assurer l’unité de l’ensemble.
A l’opposé, quoique répondant elle aussi au besoin populaire d’unité, on trouve l’unité nationale réduite au seul lien entre le pouvoir et l’individu isolé. Dans cette conception trop simple et trop logique, toute communauté autre que la nation attire la méfiance. Par son autonomie même, elle est suspecte d’abriter un espace d’opposition au pouvoir, portant ainsi atteinte tant à l’unité nationale qu’au principe d’égalité. Il faut la contrôler de près.
En résumé, il y a deux formes extrêmes d’unité nationale, dont aucune, d’ailleurs, n’est jamais pleinement réalisée: d’un côté une unité nationale différenciée, complexe, vivante, analogue à un organisme; de l’autre, une unité nationale essentiellement juridique, alignant les individus comme des unités statistiques et bloquée à la surface des choses. L’une demande à l’autorité de l’imagination, et au peuple de la confiance. L’autre est une mécanique de pouvoir. La contrainte des lois et la soumission des citoyens, l’une et l’autre croissantes, y remplacent la confiance réciproque.
Les démocraties occidentales évoluent en direction d’une unité de ce type. La Suisse aussi: une légifération débordante portant sur tout et n’importe quoi, des articles constitutionnels qui remplacent le dialogue entre les partenaires sociaux, des fusions de tout genre, un centralisme effréné, un gonflement de l’appareil d’Etat, une augmentation du nombre d’organismes supranationaux auxquels nous sommes sommés d’adhérer concrétisent cette évolution.
Face à un grand désordre politique et moral, il n’est pas possible de recréer d’un coup une unité nationale à la fois vigoureuse, profonde et différenciée. La nécessité de redresser la barre, et de le faire rapidement vu la brièveté des mandats politiques, conduit à des mesures simplistes et radicales. Cette attitude claire et nette peut séduire maint électeur, las des promesses creuses et des vantardises politiciennes. Mais cet électeur doit savoir que ce n’est que dans la durée, avec beaucoup d’intelligence et de chance qu’on peut recréer, tant bien que mal, une unité nationale qui soit plus qu’un alignement brutal des personnes et des choses.
La réponse démocratique consiste à créer un parti de l’union. N’inflige-t-on pas ainsi, au nom de l’unité nationale, une déchirure supplémentaire à la nation? Tout parti se définissant contre les autres, le parti de l’union nationale lui-même est condamné à élargir la déchirure plutôt qu’à la réduire: l’unité nationale, c’est nous, à l’exclusion des autres!
Dans la durée, le souci de l’union nationale, souci légitime s’il en est, n’est pleinement cohérent qu’en dehors d’un système fondé sur les divisions partisanes. C’est dans cette perspective que nous menons notre combat.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- L'arme du soldat libéré – Editorial, Félicien Monnier
- La participation des cantons aux relations entre la Suisse et l'Europe – Lionel Hort
- La Nation! - Appel aux dons et rappel d'abonnement – Rédaction
- Arthur Honegger, compositeur suisse à redécouvrir – Frédéric Monnier
- «Sa femme disait: “Oh il est sûrement au stand!”» – Quentin Monnerat
- Les Cahiers de la Renaissance vaudoise ont cent ans (6) – Yves Gerhard
- Ecole vaudoise: sélective, intégrative, puis inclusive, et après? – David Verdan
- Antitout – Jean-François Cavin
- Représailles – Olivier Klunge
- Néologisme – Jean-François Cavin
- Altruisme annuel – Le Coin du Ronchon
