Une nouvelle étape de la réforme scolaire
Depuis plus de cinquante ans, l’Ecole vaudoise obligatoire (collège) et post-obligatoire (gymnase) se dirige obsessionnellement vers une unification générale. On unifie les voies, sections et filières, les bâtiments scolaires, les méthodes, les manuels et la formation des maîtres. Dans l’idée de réduire les inégalités dues aux différences familiales, le système scolaire soustrait peu à peu les enfants au contrôle familial, se chargeant des problèmes d’éducation les plus pointus, intervenant même dans des décisions intimes relevant des parents ou du médecin de famille. Elle fait du maître un précepteur chargé de délivrer à chaque élève un enseignement individualisé, un animateur de pédagogies conçues en laboratoire et un thérapeute chargé de veiller au bien-être de l’élève. Elle vise moins à transmettre qu’à socialiser. Et à la fin, même celui qui n’a rien appris du tout peut compter sur un diplôme de pacotille, estampillé «programme personnalisé», qui valide frauduleusement l’incapacité de son malheureux détenteur et dissuade tout patron conscient et organisé de l’engager. Mais la réputation de l’Ecole est sauve. Elle l’est d’autant plus, d’ailleurs, que les élèves au «bénéfice» de ces mesures ne font pas partie des échantillons évalués lors des Epreuves cantonales de référence ou des études PISA, ce qui améliore sensiblement les résultats de l’ensemble.
Cinquante années de réformes
Pour rappel, à la fin des années 1970, la méthode «Maîtrise du Français» fut imposée à la cravache par le pouvoir radical, avec la brutale complicité des syndicats d’enseignants. Sous prétexte de scientificité, les auteurs réduisaient la langue française à un système de signaux entre un «émetteur» et un «récepteur». Devenue un simple utilitaire pour l’échange d’informations rationnelles, la langue française était niée dans sa grâce littéraire et dans sa poésie comme dans ses mystères orthographiques et grammaticaux. Sous prétexte d’égalité, la méthode plaçait sur le même pied le langage académique, le langage courant et l’argot des rues – celui-ci étant à leurs yeux le plus authentique. En fait, comme avec toutes les réformes à visée égalitaire, les résultats sont allés en sens contraire. Ce refus d’une hiérarchie linguistique a aggravé les inégalités entre les enfants qui avaient une bibliothèque à la maison et les autres, abandonnés à eux-mêmes et à leur parler rudimentaire.
A la même époque, le conseiller d’Etat Raymond Junod présentait un «Décret sur la Réforme scolaire» qui bouleversait toute l’Ecole vaudoise. Sous le coup d’un double référendum, il fut battu. Les réformateurs revinrent sur la pointe des pieds avec la réforme Cevey, sensiblement plus modeste mais semblablement orientée et qui, avec une seule année de tronc commun supplémentaire, passa sans encombre. Après une courte accalmie, ce fut «Ecole vaudoise en mutation» qui prolongeait le tronc commun de deux ans. Enfin, l’initiative Ecole 2010, projet conçu, pour une fois, par des enseignants en exercice, laissa un bref espoir pour un bref temps. On la torpilla avec un prétendu «contre-projet» radical-socialiste, la Loi sur l’Ecole obligatoire (LEO). Cette réforme, conduite par la conseillère d’Etat Anne-Catherine Lyon, supprimait les trois voies, déséquilibrant tout le système et inspirant des espoirs trompeurs à un tiers de la population scolaire. Elle vidait les petites écoles de village, concentrait les élèves dans de grands collèges et augmentait considérablement le nombre de kilomètres parcourus quotidiennement par l’élève.
Puis on introduisit, sous l’autorité de la ministre socialiste Cesla Amarelle, le «Concept 360°». Cette réforme imposait que l’on intègre chaque élève en classe régulière, quelle que soit la nature de son trouble. Il en résulta, en plus de l’alourdissement de la charge des enseignants, une détérioration des conditions d’apprentissage pour l’ensemble des élèves. Après plusieurs années de désordre, de déceptions et de burn out professoraux, elle n’a toujours pas atteint une vitesse de croisière. On peut penser qu’elle n’y arrivera jamais.
Puis il y eut la tentative de supprimer les devoirs à la maison pour ne pas désavantager les enfants que leurs parents ne pouvaient pas aider. Cette tentative explicite de nivellement par le bas est, pour l’heure, avortée.
Mentionnons enfin la décision de Mme Amarelle, prise juste avant les vacances de Noël 2021, de donner au système scolaire la priorité sur les parents en matière de «transition de genre». Apparemment, cette décision révolutionnaire n’a pas été remise en cause par son successeur libéral-radical Frédéric Borloz, ni d’ailleurs par le Grand Conseil.
Est-il nécessaire de dire que la transmission du savoir est devenue marginale dans cette pétaudière? et cela d’autant plus que les enseignants qui, dans leur pratique quotidienne, s’efforcent de corriger les effets des folies idéologiques des réformateurs sont eux-mêmes à bout de forces.
Vers une nouvelle maturité fédérale (Réforme «Mat-EO»)
Pour préparer le passage au gymnase de trois à quatre ans, le Département de l’enseignement et de la formation professionnelle prépare une révision de la Loi sur l’Ecole obligatoire. Il a opté pour une solution mixte. La scolarité ordinaire durerait quinze années, onze au collège et quatre au gymnase. Elle se terminerait donc à dix-neuf ou vingt ans. Toutefois, les élèves les meilleurs sauteraient directement de la dixième année au gymnase. C’est ce qu’on appelle «le modèle 10/11+4».
Après avoir modifié la loi pour permettre ce saut d’une année, le Département devra décider du pourcentage des élèves qui en profiteront. Il est important pour l’organisation concrète de chaque collège, mais aussi pour l’ambiance qui régnera en dixième comme en onzième année, de savoir si ce sont 25%, 50% ou 75% des élèves de 10e qui passeront directement au gymnase.
De plus, comme toujours, il faudra être attentif aux autres modifications que les réformateurs tenteront fatalement d’introduire discrètement dans la loi. Nous pensons à la durée du tronc commun, par exemple, qu’ils désirent plus que tout prolonger jusqu’à la fin de la scolarité, à la présence ou non des options spécifiques, qui permettent de différencier des voies (leur suppression serait un grand pas en direction de l’Ecole unique), ou la forme et le rôle des évaluations.
Quoi qu’il en soit, cette réforme doit être discutée publiquement et pas confisquée par les syndicats et les pédagogues de la rue de la Barre. Nous ferons ce qu’il faut pour ça.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- 200 francs suffiront – Editorial, Félicien Monnier
- Les Cahiers de la Renaissance vaudoise ont cent ans – Yves Gerhard
- Boîte à livres – Jean-Blaise Rochat
- On nous écrit: – On nous écrit, Anne Croset / Félicien Monnier
- La libre circulation comme entrave… à l’expulsion pénale – Pierre-François Vulliemin
- Qu’ont-ils fait du corps? – Jacques Perrin
- Imposition individuelle: c’est NON! – Jean-Hugues Busslinger
